Jean-Claude Allanic

Journaliste
"Ils construisent trop bas ceux qui bâtissent en-dessous des étoiles."
Edward Young "Pensées nocturnes"

Baudis: silence gêné à "La dépêche du midi"

Baudis: silence gêné à

Après la mort de Dominique Baudis, tous les médias – y compris France 2 - ont rappelé la monstrueuse campagne judiciaire et médiatique menée contre celui qui était alors président du CSA. Sauf « La dépêche du midi »  qui réussit l’exploit (sous la plume de Philippe Bernard) ne pas faire la moindre allusion à ce qu’on a appelé « l’affaire Alègre*-Baudis » !
Avec d’autres notables toulousains, Dominique Baudis avait été accusé par deux prostituées et un travesti  de fréquenter  des soirées sadomasochistes et, surtout, d’avoir participé à des viols. « La Dépêche » (qui alimentait aussi « Le Monde »)   de même que  « Canal+ » et – hélas ! – « France 2 » s’étaient distingués dans la reprise  d’accusations sans preuves,  s’emparant de n’importe quelle rumeur et faisant feu de tout bois   pour étayer des supposés « scoops » et régler au passage quelques comptes politiques locaux
.Laissons le quotidien de Baylet à sa culpabilité et sa rédaction à sa gêne.
Cette affaire restera dans l’histoire de la presse française comme le pire des dérapages depuis la Libération. Pour moi, ce fut  la plus pénible période de mon mandat de médiateur sur « France 2 ».

Je ne pouvais, sans perdre ma crédibilité, passer sous silence les critiques scandalisées des téléspectateurs. Ceux-ci  contestaient, la manière partiale dont nous couvrions l’affaire, dans le principal souci, disaient-ils, « de faire de l’audimat » et de gagner des points d’audience sur TF1.
De mon point de vue de médiateur, ils avaient raison. J’avais donc décidé de leur donner la parole au cours de mon émission hebdomadaire. Ce qui me valut des mesures de représailles d’une partie de la hiérarchie de la rédaction (certains chefs de service, par exemple, interdisant à leurs journalistes de participer à « L’Hebdo du médiateur »). Et pourtant, je m’étais contenté de faire mon strict  travail de médiateur, donnant la parole aux téléspectateurs et permettant à la rédaction de s’expliquer, de se défendre, voire de s’excuser.
Ma mission n’était pas de jeter de l’huile sur le feu mais de sensibiliser les journalistes concernés sur la nécessité de respecter un peu mieux les fondements déontologiques de notre métier. J’ai donc tu, à l’époque, la diffusion très orientée des déclarations à charge du  travesti qui se faisait appeler Djamel. Ce personnage déséquilibré, qui se prétendait le fils de Mickaël Jackson, donnait  des détails  - repris sans sourciller - sur les fameuses soirées sadomasochistes. Mais, dans le même temps, il prétendait  aussi qu’il avait été violé par Blair, ainsi que par Sarkozy et que par Chirac ! De quoi mettre en doute, me semble-t-il, l’ensemble de ses propos. L’honnêteté journalistique aurait consisté soit à reproduire tous les délires de Djamel – ce qui informait l’opinion sur sa crédibilité – soit à ignorer ses délires.
Coïncidence ou signe des temps médiatiques, une autre affaire de dérapage journalistique secouait, quasiment en même temps, le « New York Times ».
Dans une « Lettre du médiateur » adressée à l’ensemble de la rédaction de « France 2 » de juin 2011, j’essayai de tirer quelques leçons de ces deux dérives médiatiques.
Je publie ici ce document in extenso. Et je le dédis aux lecteurs de « La Dépêche » qui seront ainsi informés !

Deux affaires ébranlent, encore une fois, la crédibilité des journalistes et mettent à mal l’éthique de notre profession.
La première – les « bidonnages » de l’Américain Jayson Blair – a fait vaciller une véritable institution, le « New York Times ». Rappelons les faits. Pendant quatre ans, ce journaliste a truqué ses papiers. Pour aller plus vite, il s’épargnait les fastidieuses vérifications des faits et plagiait les confrères. Pour faire des articles plus « vendeurs », il « arrangeait » la réalité afin de la rendre plus convaincante. Alertée par un rédacteur en chef, la direction n’avait pas bougé : Jayson Blair avait le mérite de « faire des coups » ! Et Howell Raines, le directeur de la rédaction (prix Pulitzer en 1992 !), voulait des « coups » ; « pour lui, témoigne une journaliste du NYT, l’expérience et la connaissance des sujets n’étaient plus des qualités nécessaires. Il cherchait plutôt des gens jeunes et ambitieux » (cf. « Le Monde » du 7 juin 2003). Aujourd’hui, Blair, Raines et son adjoint ont dû démissionner. Le scandale  a sérieusement entaché la réputation du quotidien.
« L’affaire Baudis » n’est-elle pas, en comparaison, infiniment plus grave ? Car il ne s’agit plus du comportement individuel d’une journaliste malhonnête et d’une direction déficiente mais de dérives collectives qui ont rabaissé un certain nombre de médias français au niveau des « tabloïdes ».
Comment en est-on arrivé à ce colportage jamais vu de rumeurs, à cette négation systématique de la présomption d’innocence, à ces atteintes sans scrupules – et jusqu’à présent sans remords – à la vie privée de personnalités (présumées coupables parce que « notables ») ? A-t-on oublié l’affaire de Bruay-en-Artois ? L’affaire Salengro ?
Qu’Alègre, le tueur en série, ait bénéficié d’indulgences coupables de la part de la justice et de la police est une chose sur laquelle les journalistes ont le droit et le devoir d’enquêter. Il n’y a pas de sujet tabou. Il n’y a pas de personnalités qui, du fait de leur statut social, devraient être protégées et épargnées davantage que n’importe quel citoyen par les investigations de la presse. A condition de respecter la présomption d’innocence et le droit de chacun à son honneur et au respect de sa vie privée (dans la mesure où celle-ci n’enfreint ni les lois ni la liberté des autres).
En l’occurrence, la présomption d’innocence a-t-elle été respectée par tous les grands médias – parmi lesquels TF1, France 2 et Canal+ ? La réponse est non. Avait-on, au moins, des « preuves » tangibles ou « raisonnables » pour que les accusations lancées par les ex-prostituées contre l’ancien maire de Toulouse (et d’autres) puissent être considérées comme suffisamment consistantes, concordantes et crédibles pour justifier une dérogation à ce principe de présomption d’innocence (si on estime que la manifestation de la vérité doit l’emporter sur toutes les autres considérations) ? La réponse semble, là encore, négative.
On rétorquera, peut-être, que les journalistes ne font que reprendre ce que leur ont dit des policiers, des gendarmes, des avocats et des magistrats. Que si le secret de l’instruction est violé en permanence, ce n’est pas du fait des médias (ou rarement) mais des complaisances qu’ils rencontrent – ou des manipulations dont ils sont l’objet. Mais cela doit-il pour autant nous dispenser du travail d’enquête qui permet de séparer le vrai du faux, l’information fiable (ou plausible ou probable) de la manipulation ? Pouvons-nous nous contenter de tendre nos micros à toutes les accusations (ou dénégations) en se retranchant derrière un : « ce n’est pas nous qui le disons ; nous, nous nous contentons de donner la parole, de verser de nouvelles déclarations aux dossiers. Et à chacun de se faire son opinion » !
Que répondre aux téléspectateurs qui voient dans ces comportements des médias l’implacable logique d’une recherche de scoops à tout prix, voire à n’importe quel prix (puisque des témoins à charge ont été payés par des journalistes). Que leur dire quand ils dénoncent un « marketing  du racolage » et une course sans principes à « l’audimat » ?
C’est là, finalement, où l’affaire Baudis rejoint l’affaire Jayson Blair. Avoir la volonté d’être les meilleurs, les plus rapides, les plus complets sur une actualité, avoir même l’obsession de la concurrence et des « coups » est le propre des rédactions dynamiques ; ce n’est pas cela qui est condamnable. A la seule condition de ne pas oublier le but poursuivi : la recherche de la vérité, toute la vérité mais pas autre chose que la vérité.
Quelle que soit l’issue judiciaire de l’enquête sur les meurtres et les crimes commis, il va falloir maintenant répondre à un certain nombre de questions. Les unes concernent le fonctionnement de la justice, le comportement des enquêteurs, le rôle des avocats et la notion du secret de l’instruction dans une démocratie. Les autres nous interpellent encore plus directement en tant que journalistes :

-que représente pour nous la présomption d’innocence ? A quelles conditions peut-on s’en affranchir ?
-comment concilier la nécessité d’informer avec le respect de la vie privée (si bien respectée quand il s’agit des enfants adultérins d’anciens présidents de la République !).
Ces interrogations ne sont pas nouvelles et le texte de référence reste, en la matière, la « Charte du  journaliste » élaborée par le SNJ en 1918. « Un journaliste digne de ce nom, dit-elle, tient la calomnie, les accusations sans preuves, l’altération des documents, la déformation des faits, le mensonge, pour les plus graves fautes professionnelles ».
Il n’y a pas une virgule à changer.
                                                                                                                    Jean-Claude Allanic.

* Du nom du tueur en série toulousain impliqué dans le meurtre de prostituées.

 

 



(6) commentaires - Ajouter un commentaire
2014-04-14 / punata : Merci Monsieur
2014-04-15 / François-Loïc Pichard : Merci Jean-Claude pour cet article. Et pour votre honnêteté, déjà à l'époque, alors même que cette belle rédaction de France2 était devenue folle. J'ai toujours en mémoire cette liberté intellectuelle de chaque instant, notamment lors de l'Affaire Juppé. C'était il y a 10 ans, lorsque nous avons fait connaissance. Je découvre ce blog, je vais y revenir c'est certain ! Amitiés. FL
2014-04-16 / Marius : Dans le même esprit http://cassouletland.over-blog.com/2014/04/dominique-baudis.html
2014-04-16 / Elena : 11 ans après j'ai toujours honte pour toute cette presse dont La Dépêche du Midi dégueulant de toutes ses forces SA HAINE contre Dominique Baudis. Le journal de la Démocratie engagé dans un chasse à l'homme sans pitié, désignant un et des coupables de crimes les plus monstrueux dont des actes de pédophilie, des assassinats et je ne sais quoi encore, a perdu cette année-là beaucoup de crédibilité auprès de nombreux lecteurs. Merci d'avoir rappelé l'un des devoirs du journaliste . "Il tient la calmonie, les accusations sans preuves, l'altération des documents, la déformation des faits, le mensonge pour les fautes professionnelles les plus graves." La Dépêche du Midi s'est offert la totale cette année-là. Le relais fut lui aussi bien assuré par d'autres médias...
2014-04-18 / jipé : Tout est dit. Mais quelques années après on ne peut pas dire que les choses se soient vraiment améliorées dans notre profession. Malheureusement.
2014-04-18 / flo : Merci à vous Que de leçons, que de leçons!!! vous êtes exceptionnel jean Claude je ne connaissais pas cette partie de la mémoire de la presse française Incroyable !!!

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